(Chine, été 1985)
UN ETUDIANT DEPOSE UNE PLAINTE DEVANT LE TRIBUNAL;
UN MAGISTRAT SUBIT UN VOYAGE EPROUVANT.
Le Juge Chen lissa ses sourcils, caressa son menton, et fit un signe à son fidèle serviteur Ko Ji. Celui-ci s'empressa de remettre à son maître le haut bonnet carré et la toge noire qui constituaient la tenue officielle du magistrat. En considérant ces attributs, le Juge Chen hocha la tête avec mélancolie : « Ces vêtements me sont assez inconfortables, Sergent ! avoua-t-il. Mais la dignité du fonctionnaire exige ces symboles, suivant les Quatre Règlements établis par les Trois Sages. »
Le Sergent dissimula un sourire sous sa moustache : il entendait ces paroles à chacune des séances officielles du Tribunal de Lang-do, le district où le Juge Chen exerçait sa magistrature.
L'atmosphère de cette fin de printemps était étouffante. A peine avait-il revêtu sa toge, que le Juge Chen se mit à transpirer abondamment. Ayant coiffé son bonnet, il pénétra dans la salle d'audience. A son entrée, la rumeur sourde qui montait du public enfla, avant d'éclater en vivats de bienvenue : « Longue, longue, longue vie à notre Magistrat ! » s'exclamait la foule; Le Juge Chen frappa de son marteau la table rectangulaire derrière laquelle il allait s'asseoir : « Silence, gronda-t-il, ou je fais évacuer la salle ! » A ces mots, le public se tut : la menace était réelle, car la salle du Tribunal était notoirement trop petite. Le Juge Chen considéra avec tristesse les spectateurs, entassés dans les corridors, et qui se massaient aux portes. Une erreur de l'architecte du Tribunal (qui avait pour cela été écartelé) était cause de cet encombrement excessif : la superficie des corridors avait été incluse dans la surface utile du Yamen. Tout en déplorant cette incurie, le Juge Chen reconnaissait qu'elle lui valait de considérables avantages pécuniaires, car le montant de ses émoluments était, suivant les Quatre Règlements établis par les Trois Sages, proportionnel au carré de la surface du bâtiment officiel.
Le juge caressa pensivement les mèches ondulées qui recouvraient ses oreilles (1), puis, se ressaisissant, déclara ouverte la séance du Tribunal.
Un jeune homme barbu, vêtu simplement d'une chemise de soie jaune, d'un pantalon noir et d'un gilet brodé rouge, s'avança et se prosterna devant le Tribunal en se présentant : « Cette insignifiante personne se nomme Weh, et son nom personnel est Er. »
- « Quelle est votre profession, et que demandez-vous ? » interrogea le Chef des Sbires. -« Je suis étudiant, et je prépare le Quatrième Examen Littéraire; je viens déposer une requête concernant ma soeur, la novice Shi-pi, dont je n'ai pas de nouvelles depuis trois lunes. »
Le Juge Chen se pencha vers Ko Ji : « A quelle Yeshiva (2) appartient cet étudiant ? s'enquit-il. - Aucune, répondit le Sergent, c'est un étudiant indépendant. » Le Juge Chen fronça les sourcils : les étudiants indépendants étaient notoirement les plus doués, mais aussi les plus difficiles à contrôler. « Où se trouve cette Shi-pi ? demanda-t-il. - Elle était au monastère de Poi-tie, mais elle devait être transférée au séminaire de Ta-lans. » Le Juge Chen haussa les sourcils d'un air interrogateur : le séminaire de Ta-lans ne relevait pas de sa juridiction, mais de celle du magistrat Bo-é. Mais l'étudiant poursuivit : « L'insignifiante personne qui est devant le Tribunal supplie Votre Excellence de lui accorder une attestation de non-remboursement (3), afin de pouvoir s'enquérir de ce qui est advenu à sa soeur. - Tu te moques du Tribunal ! tonna le Juge Chen : comment pourrait-il t'accorder une attestation de non-remboursement, puisqu'il n'a pas à te payer ? »
L'étudiant parut confondu par la réprimande : il fit mine d'objecter, mais le Chef des Sbires le repoussa rudement dans les rangs du public. « As-tu entendu Son Excellence ? » grommela-t-il, cependant que les spectateurs, en admiration devant la sagacité avec laquelle leur magistrat venait de résoudre le problème soulevé par Candidat Weh, s'exclamaient : « Longue, longue, longue vie à Son Excellence le Juge Chen ! »
Comme personne d'autre ne venait déposer de plainte -- droit accordé à tout citoyen de l'Empire, selon les Quatre Règlements établis par les Trois Sages --, le Juge Chen leva la séance. Les sbires évacuèrent la salle à grands coups de fouet, tandis que le magistrat, avec un soupir de soulagement, ôtait sa tenue cérémonielle, aidé par le Sergent Ko Ji : « Ce fut une séance bien longue et bien éprouvante, Sergent ! conclut le Juge Chen, mais je ne saurais me dispenser de ce devoir : car, d'après les Quatre Règlements établis par les Trois Sages, tout citoyen de l'Empire est libre de venir réclamer l'aide du Tribunal; et, en ce sens, tous les citoyens sont égaux devant la loi. » Le Sergent Ko Ji réprima un sourire à l'aide de sa moustache, car il entendait ces paroles chaque fois que son maître sortait du Tribunal.
Le juge s'apprêtait à regagner ses appartements privés pour prendre son bouillon d'onze heures (4), lorsque le Chef des Sbires fit son apparition, hors d'haleine : « Excellence, annonça-t-il, un messager vient d'arriver pour vous de la capitale ! » Le Juge Chen fronça les sourcils : un surcroît de travail s'annonçait pour la journée. « Fais-le entrer », ordonna-t-il à regret.
Un jeune homme dont le visage avenant s'ornait d'une petite moustache se présenta devant le Juge Chen. Après avoir fait trois fois le ko-téou, comme l'exige le protocole inclus dans les Quatre Règlements établis par les Trois Sages, l'envoyé déclara : « L'insignifiante personne qui est devant vous se nomme Qinq, et son nom personnel est Tong. Noble Juge, mon maître, Sa Rouge Altesse, m'a chargé de vous remettre ce message ! » Et il sortit de sa manche un rouleau de parchemin portant le sceau du Censeur Impérial, frappé de la fière devise : « Le rouge est rouge est rouge est rouge(4 bis). »
Ayant rompu le sceau, le Juge Chen lut des yeux la prose laconique du fonctionnaire le plus redouté de l'Empire :
« Le magistrat Chen, sitôt reçu ce message, se rendra à Ta-lans par la voie la plus rapide, afin de se renseigner sur les agissements séditieux qui se perpètrent dans ce district.Pour l'Empire et par les Quatre Règlements établis par les Trois Sages, Censeur Impérial Sa Leng-ting. »
Précipitamment, le Juge Chen ordonna au Sergent Ko Ji de louer un palanquin rapide afin de se rendre sur-le-champ à Ta-lans. « Abandonnerez-vous votre famille ici ? objecta le Sergent (qui était aussi le fidèle conseiller du juge), alors que le personnel du Tribunal est en grève, et la garnison en réunion politique ? » Le Juge Chen caressa pensivement ses papillotes : « Tu raisonnes avec justesse ! dit-il au Sergent. Eh bien, veille à ce que mes trois épouses et mes quatre enfants voyagent en ma compagnie ! »
Le Sergent se précipita à la SNPC (5) pour y réserver des places en palanquins mous ou moyen-mous. Un employé maussade lui annonça que tous les palanquins mous et moyen-mous étaient réservés pour les deux jours à venir (6). Le Sergent eut beau tempêter, rien n'y fit : l'employé lui fit aigrement remarquer que les Trois Sages avaient bien spécifié, dans leurs Quatre Règlements, que la SNPC ne dépendait pas du magistrat local. Mortifié, le Sergent alla rendre compte au juge du peu de résultats de sa mission : « Dans leur grande sagesse, les Trois Sages ont eu raison d'accorder des pouvoirs extraterritoriaux à la SNPC ! » éructa le Juge Chen. Mais Fragrance-de-Friture, la Deuxième Epouse du magistrat, explosa : « Voyager en palanquin dur sans réservation, non, mais ça va pas, des fois ? »
Suavité-de-Ravioli, la Première Epouse, eut un froncement de narine contrarié : Fragrance-de-Friture contrevenait à tous les règlements de l'étiquette, mais son franc-parler ne manquait pas de bon sens. Nouille d'Automne, la Troisième (et la préférée du juge), dit par-dessus son plat de gingembre confit au miel et au saindoux : « J'ai entendu dire que le patron du café Hsi-hsi pouvait trouver des places en palanquin mou, et même en palanquin moyen-mou. »
Le Juge Chen pinça les lèvres. « Laquelle de vos amies a pu lier connaissance avec un individu aussi douteux que le patron du café Hsi-hsi ? » s'enquit-il d'un ton sévère. Nouille d'Automne eut une moue adorablement mutine : « C'est un secret, minauda-t-elle, que je ne vous confierai que si nous passons la nuit en palanquin mou ou moyen-mou ! » Ecoeuré, le Juge Chen se leva, cracha à terre la dernière vertèbre de canard qu'il suçait, se moucha bruyamment dans le crachoir céladon de la dynastie Swing qu'il avait acquis moyennant un prix exorbitant à la dernière Braderie de la Guilde des Antiquaires, et quitta la pièce : en fervent disciple des Trois Sages, il réprouvait toute allusion licencieuse. « Nous voyagerons en palanquin dur », décréta-t-il.
Mais Fragrance-de-Friture, refusant de s'en laisser conter, ordonna au Sergent d'essayer le café Hsi-hsi. Celui-ci (non le café, mais le Sergent) prit donc contact avec son patron (non du Sergent, mais du café) car il (le Sergent) n'ignorait pas qui était le patron (non du café, mais du ménage). Ledit patron (non du ménage, mais du café) l'assura de toute sa considération, lui promit de faire de son mieux, lui prit cinq kilofen à titre d'avance, lui donna rendez-vous pour la sixième heure au café, investit l'avance en marchandises de pacotille achetées à vil prix à un commerçant uzbek, revendit avantageusement ces marchandises à des paysans minoritaires, spécula, et, quand le Sergent revint à six heures pour constater que le café avait été remplacé par un supermarché vendant du miel, des trotteuses de montre, des boulons de huit et des estampes pour touristes, lui rendit ses cinq kilofen en lui annonçant avec un sourire triste qu'il avait été incapable de rien faire. Le Sergent n'eut plus qu'à revenir, l'oreille basse, annoncer son échec. Fragrance-de-Friture le prit fort mal, mais Nouille d'Automne battit des mains : « Chic, s'écria-t-elle, je pourrai confier mon secret au Juge dans les tsè-suo des palanquins durs. »
Et c'est ainsi que le Juge Chen se retrouva le soir dans la salle d'attente des palanquins durs en compagnie de ses trois épouses, de ses quatre enfants, et de son fidèle Sergent. A son entrée, tous les voyageurs se levèrent cérémonieusement, se mirent à crier « Longue, longue, longue », se rassirent précipitamment en constatant que Fragrance-de-Friture faisait mine d'installer sa famille sur les sièges ainsi libérés, puis finirent de crier « vie à notre Magistrat ». Le juge posa ses bagages, fit un pas en avant, et remarqua alors l'écriteau accroché au mur, face à lui. Cet écriteau énonçait les règlements de la SNPC concernant la répression des mineurs et la protection de l'ivresse publique; mais il avait été accroché à l'envers, et le juge le prit pour une copie, de la main même de l'Empereur, des Quatre Règlements édictés par les Trois Sages (7). Le juge s'inclina en hâte pour faire les cinq ko-téou prescrits par l'étiquette, mais au milieu du troisième la porte d'accès au quai s'ouvrit dans son dos, et tous les voyageurs se précipitèrent vers le train avec leurs bagages, piétinant sans ménagements le juge, mais en criant tout de même « Longue, longue, longue vie à notre Magistrat ! », à l'exception de Fragrance-de-Friture, qui se frayait un chemin vers la porte en traînant à sa suite les quatre enfants et toutes les malles, et en hurlant : « Mais laissez-moi passer ! », et qui releva le juge en le saisissant à l'oreille. Cette discordance dans la louange générale fit bien froncer la narine de Suavité-de-Ravioli, mais le sens pratique de la Deuxième Epouse méritait d'autant plus de reconnaissance que Fragrance-de-Friture avait réussi à passer les barrières. Ses seins pointus dardant en direction des contrôleurs, Nouille d'Automne tentait d'attirer le magistrat vers l'arrière du train; mais Fragrance-de-Friture, plus efficace, tirait vers le palanquin-restaurant, où elle réussit à caser enfants et bagages.
Le malheureux juge se retrouva coincé entre deux palanquins. Dans son dos, Nouille d'Automne se livrait à ses coutumières agaceries; à ses pieds, Suavité-de-Ravioli se tortillait dans la crasse, en fronçant une narine offensée; deux employées de la SNPC passaient et repassaient leurs serpillières sur ce qu'elles croyaient être le plancher du palanquin, et qui était en réalité la Première Epouse; huit soldats étaient assis sur les épaules du juge, et portaient des toasts au maotai en grignotant des graines de courge amère; un convoyeur brutal déplaçait son chariot métallique de boîtes de riz gluant et de nouilles au gras de porc, que les voyageurs étaient obligés d'acheter, sinon de consommer; enfin, le Sergent Ko Ji n'avait pu trouver de place que dans le réduit du samovar, et y était sujet à de telles agatuités de la part d'un soutier luisant de graisse et de sueur sous sa couche de charbon que sa moustache rousse se retroussait d'horreur. Ce qui n'empêchait personne de scander, au rythme des palanquins : « Longue, longue, longue vie à notre Magistrat ! »
(2)
(3)
(4)
(6)
(7)
DEUX FONCTIONNAIRES ECHANGENT DE PROFONDES REMARQUES ANODINES;
KO JI FAIT UNE ETRANGE RENCONTRE.
En arrivant à Ta-lans, le Juge Chen loua une chaise à porteurs dans laquelle montèrent Fragrance-de-Friture, les enfants et les bagages. Tandis que Nouille d'Automne faisait des guzhi-guzhi (8)par-derrière au porteur de devant, et que Suavité-de-Ravioli retroussait ses robes et une narine aristocratique devant le sillon que laissait dans la fange le passage de la chaise à porteurs, le Juge Chen expliquait au Sergent que la visite à un autre fonctionnaire exigeait, d'après les Quatre Règlements édictés par les Trois Sages, un certain décorum. Le Sergent Ko Ji dissimula un sourire derrière son masque de suie : il entendait ces paroles à chacun des déplacements du juge.
Aux abords du Yamen, la foule s'éclaircit, tandis qu'apparaissait le Chef des Sbires du Tribunal de Ta-lans, chargé de ses attributs caractéristiques : masses d'armes, faisceaux, hallebardes, nunchakus, longues épées à deux mains, abaques, bâtons longs, bâtons courts, lourds encriers, pinceaux monstrueux, bazookas, rouleaux de barbelés, ceinture jaune, et autres terrifiants accessoires dont la liste complète a été dressée par les Trois Sages, dans leurs Quatre Règlements.
« Qui va là ? tonna le Chef des Sbires, d'une voix chevrotante. J'espère que tu es rouge et expert : donne un chiffre ! »
Le porteur de devant, dont les facultés cérébrales étaient amoindries par les agissements de la Troisième Epouse, lança faiblement le numéro d'immatriculation de la chaise; mais le Sergent Ko Ji ordonna aussitôt : « Place à Leurs Excellences le Juge Chen et ses épouses ! Va prévenir ton maître de leur visite. »
Le Chef des Sbires tenta d'exécuter un triple saut périlleux arrière, mais échoua au premier, la tête dans la fange, tandis que les grenades défensives qu'il transportait dans ses manches (9) se répandaient autour de lui. Son cimeterre faucha au passage la tête du porteur de devant et l'écharpe qui ceignait la fine taille de Nouille d'Automne. Néanmoins, To Ni réussit à ramper jusqu'au Yamen, entre les éclatements des grenades offensives qu'il dissimulait, elles, dans ses chaussettes, coutume qu'il avait acquise au contact des barbares occidentaux fréquentés lors de sa jeunesse aventureuse (10).
Du poste de garde, quelques détonations s'échappèrent, bientôt suivies d'une âcre fumée noire, mais la mission que le Sergent avait confiée au Chef des Sbires fut finalement accomplie, car, quelques heures plus tard (le temps, pour Fragrance-de-Friture, de préparer quelques raviolis, tandis que Nouille d'Automne tentait sans succès de séduire le porteur survivant et que le Juge Chen expliquait sentencieusement au Sergent - lequel l'écoutait d'une oreille distraite en dissimulant un sourire sous un poil de sa moustache - que, d'après les Quatre Règlements édictés par les Trois Sages, un fonctionnaire pouvait en faire attendre un autre), une foule de serviteurs en tenue de cérémonie surgirent du Yamen, portant d'énormes lanternes de papier sur lesquelles se lisait l'inscription suivante (11):
Puis, tandis que d'autres serviteurs déroulaient sous ses pieds un immense tapis rouge, suivi de porteurs de parasols tournoyant et précédé de joueurs de buccin et d'écrouelles, le Juge Bo-é apparut, vêtu d'une seule robe de dessous de l'époque Ping.
Au même moment, la porte ouest du Yamen laissait passer une jeune femme échevelée, seulement ceinte d'une écharpe de l'époque Pong. Comme le Juge Chen manifestait la surprise exigée par les Trois Sages dans leurs Quatre Règlements et dans ces circonstances, le Magistrat Bo-é essaya de s'expliquer : « Je viens d'apprendre votre arrivée, Frère Aîné ! » commença-t-il, mais il fut immédiatement interrompu par Nouille d'Automne, qui le dépouilla en s'écriant : « Oh, la belle robe du dessous de l'époque Ping ! » Fragrance-de-Friture retira la robe des mains de la Troisième Epouse afin de la nettoyer, et fourra à tout hasard quelques raviolis dans la bouche bée du Magistrat Bo-é.
« Cela est hautement déconcertant, Sergent ! murmura le Juge Chen : aucun des Quatre Règlements établis par les Trois Sages ne prévoit l'attitude à observer dans de telles circonstances (12). »
Le Sergent faillit en avaler sa moustache : c'était la première fois que le juge faisait un tel aveu d'impuissance. Le Magistrat Bo-é déglutit (ce qui l'étouffa à demi, car les raviolis de la Deuxième Epouse étaient de l'espèce « les cinq qui collent ») et reprit : « Beau temps, n'est-ce-pas ? » Le Juge Chen, rasséréné, répondit la formule prescrite par les Trois Sages (13) : « Oui, pour la saison.» A ces mots, les magistrats et leurs suites s'engouffrèrent dans le Yamen pour les cérémonies de circonstance prévues dans les Quatre Règlements (14).
Le lendemain, tandis que Fragrance-de-Friture nourrissait sa famille de montagnes de riz gluant, de beignets tortillés, de beignets ronds, de beignets plats et de raviolis, le Sergent Ko Ji partit faire un tour en ville. Après avoir repoussé les vendeurs de courges amères, qui réussirent cependant à lui vendre une courge à un prix prohibitif, les vendeurs de gratte-dos (mais il dut en acheter trois avant d'être libéré) et les vendeurs de statues de Bouddha - auxquels il dut prendre deux superbes bouddhas de plâtre - le Sergent parvint à s'asseoir dans un estaminet, déposa ses menues emplettes sur une table et regarda autour de lui. Au milieu de la taverne enfumée avait lieu une course en fauteuil roulant (15), mais ce fut l'occupation d'un petit homme au sourire fin qui attira l'attention du sergent : assis devant une jarre de noix au vinaigre, une bonbonne de maotai et une multitude de petits verres, l'étrange personnage prenait une poignée de noix qu'il étalait sur la table, plaçait entre deux noix un ou plusieurs petits verres qu'il emplissait de maotai, griffonnait furieusement sur un papier, puis croquait les noix, vidait les verres et recommençait.
Fort intrigué, le Sergent cherchait un moyen d'amorcer la conversation, lorsque survint un gamin un haillons, qui s'adressa au buveur de maotai : « Oncle, donne-moi une sapèque ! - Tu veux peut-être aussi la clé de la maison où je garde mes ligatures ? » rétorqua le petit homme. Un garçon chassa le mendiant à coups de serviette chaude, tandis que le buveur changeait de méthode : il étalait des verres, les remplissait de maotai, et plaçait entre deux verres une ou plusieurs noix au vinaigre; puis, trempant un pinceau distrait dans une aqueuse sauce au soja, il traçait quelques caractères sur la nappe constellée de taches, avant de vider les verres, de manger les noix et de recommencer.
Le Sergent Ko Ji fit preuve de sa finesse coutumière : il commanda une marmite d'oeufs de mille ans, une lessiveuse de Chan Pagn et un baquet de petits verres; puis il se mit à disposer des verres sur la table, des oeufs entre les verres, et à emplir les verres, puis à boire les uns et à manger les autres (il n'osait pas essayer de se servir d'un pinceau). Au bout de deux cents verres et d'autant d'oeufs, intoxiqué tant par la quantité d'alcool ingurgité que par l'odeur qui montait de la marmite, il se mit à placer en hoquetant des verres et des oeufs n'importe où sur la table; à ce moment, le petit homme se leva, le pinceau à la main, se pencha par-dessus l'épaule du Sergent, et, sans se départir de son sourire matois, relia d'un seul trait sans se recouper tous les oeufs et tous les verres qu'avait disposés le Sergent, puis, avec un sourire encore plus matois, vida l'un après l'autre tous les verres ainsi reliés (mais s'abstint soigneusement d'avaler les oeufs).
« J'avoue n'y rien comprendre, confessa le Sergent : quel est le but de votre activité, et quelles en sont les règles ? - C'est un jeu très ancien qui se joue à un seul joueur, expliqua le petit homme avec un fin sourire. Il faut des années et des années pour en apprendre les rudiments. Ce n'est guère un passe-temps pour le bras droit d'un haut fonctionnaire, à la fois trop occupé pour consacrer ses loisirs à ce jeu, et trop pragmatique pour l'apprécier ! - Comment avez-vous deviné ma profession ? » s'étonna le Sergent, quelque peu vexé. Le petit homme eut un sourire rusé, et désigna sans mot dire les deux drapeaux flottants dont les hampes étaient plantées dans la veste du Sergent, et sur lesquels était inscrit en or sur fond rouge « Bras droit d'un haut fonctionnaire »; puis il fit lever le Sergent et, toujours sans un mot, montra le fond de culotte sur lequel les mêmes caractères étaient inscrits en rouge sur fond or. « Elémentaire, commenta enfin le petit homme avec un fin sourire, encore un expert doit-il savoir se servir de ses petites sections rouges (16)! - Vous avez raison, dit le Sergent. Je me nomme Ko Ji, et je suis Sergent du Tribunal de Lang-do, sous les ordres de mon maître vénéré, le sagace Juge Chen. - J'ai en effet entendu parler de sa sagacité, reconnu le petit homme avec un sourire entendu (mais que le Sergent n'avait pas écouté). Je suis moi-même un insignifiant personnage; je me nomme Ko Li; je suis, de mon état, gérant d'un petit commerce d'import-export de robes de dessous pour femmes et de robes de dessus pour plongeurs sous-marins; mais, à la vérité, je suis poète de coeur, et ivrogne par dépit. »
(9)
(10)
(11)
(12)
(13)
(14)
(15)
(16)
UN FONCTIONNAIRE ASSISTE A UN BANQUET;
D'ETRANGES PHENOMENES SONT SIGNALES A PROXIMITE D'UN MONASTERE.
Tandis que le Sergent Ko Ji éprouvait les delicatessen locales, le Juge Chen revêtait ses robes d'apparat pour assister au banquet que ne manquerait pas d'organiser en son honneur son collègue le Magistrat Bo-é, selon le protocole mis au point par les Trois Sages dans leurs Quatre Règlements. Tout en fourrageant nerveusement dans ses papillotes, le juge pestait contre l'absence de son serviteur, dont l'habileté à lacer les lacets, agrafer les agrafes et réprimer un sourire sous sa moustache lui manquait.
Machinalement, le juge soliloquait : « Vois-tu, Sergent Ko Ji,
je n'apprécie guère ce genre de cérémonie ! Mais mon rang m'oblige à y
assister, comme l'ont fait remarquer, dans leur grande sagesse et leurs
Cinq Règlements, les Quatre Sages... » Comme le Sergent Ko Ji n'était
pas là pour rectifier, d'une abaque experte, les calculs de son
maître, celui-ci se permettait quelques irrégularités (17).
A l'instant même où le Juge Chen, suant et soufflant sous ses robes
d'apparat (dont
la première, et la plus légère, était de velours molletonné, l'intermédiaire,
de brocart incrusté de perles et de camées, et l'extérieure, de taffetas
zinzolin), se coiffait de son bonnet de cérémonie (18), le Juge Bo-é, les reins ceints
d'une simple écharpe de mousseline sur laquelle était brodé un dragon
asthmatique, mais portant sur l'épaule une perche de bambou équilibrée
par deux lourds seaux de bois, surgit :
« Mille excuses, Frère Aîné !
s'écria le Juge Bo-é, malheureusement, mon maître d'hôtel est en
réunion politique,
et tous mes écailliers sont en grève : je comptais sans cela vous convier
à un banquet de fruits de mer, comme le prescrivent les Deux Sages dans leurs
Trois Règlements...
- Les Deux Sages ? s'étonna le Juge Chen.
- Je voulais dire les Trois, bien entendu ! rectifia précipitamment
son collègue, visiblement troublé : mais l'émotion me fait perdre la
raison ! Toujours est-il que je me vois forcé d'annuler le banquet prévu :
je me permets donc de vous inviter - très familièrement, certes -
chez la mère San Zho (19),
dont les raviolis à la vapeur sont de très loin les meilleurs du district.
Bien entendu, les courtisanes que nous y trouverons ne seront pas les
danseuses et poétesses raffinées que j'aurais invitées en votre honneur;
mais je me suis laissé dire que vous ne dédaigniez ni les mets ni les
plaisirs du peuple ! »
Contraint d'accepter, le Juge Chen acquiesça poliment,
ajoutant qu'il lui serait très agréable d'éprouver les spécialités
locales.
« Le seul ennui est que la mère San Zho n'a pas chez elle
d'épinards en saumure, expliqua d'un air contrit le Juge Bo-é en tendant l'un
des seaux à son collègue, et, si vous vouliez bien vous charger de vos
propres légumes...
- Mais comment donc ! se hâta d'approuver le Juge Chen.
- D'ailleurs, poursuivit le Juge Bo-é manifestement soulagé, l'un des Deux
Sages n'a-t-il pas écrit : quand le savant mange des raviolis, l'imbécile
regarde les épinards en saumure ?
- Desquels parlez-vous ?
- Mais de ceux que vous portez.
- Je ne parlais pas des épinards, mais des Deux Sages.
- Des Trois, bien sûr... quel stupide lapsus !
- Je ne savais pas que les Trois Sages avaient composé des maximes,
avoua le Juge Chen; à vrai dire, je m'y connais fort peu en
littérature.
- Vous n'appréciez donc pas la poésie ?
- Guère, confessa le Juge Chen : je
n'ai moi-même
composé qu'une seule ode de huit cent cinquante-quatre strophes, et c'était
il y a fort longtemps.
- Quel en était le sujet ? »
Le Juge Chen parut
légèrement embarrassé, mais expliqua : « C'était un poème éducatif sur les
vertus de certaines méthodes de résolution d'équations aux dérivées
partielles (20).
- Ce devait être
passionnant, et j'espère que vous ne manquerez pas de nous le réciter...
une autre fois, bien sûr, car la clientèle de la mère San Zho ne saurait
apprécier la subtilité de vos vers ! » s'écria le Juge Bo-é.
La discussion avait mené les magistrats, à travers des rues populeuses, jusqu'à une échoppe d'où émanaient de savoureux relents d'huile et d'ail. Le Juge Chen était bien aise de pouvoir circuler sans chaise à porteurs ni sbires, et fit remarquer un peu sentencieusement à son collègue que tout fonctionnaire se devait, de temps à autre, d'arpenter incognito les rues de son district. Certes, d'assez nombreux passants s'arrêtaient pour observer ces deux hommes en calotte et à papillotes, l'un en déshabillé de mousseline et l'autre en robe d'apparat de taffetas zinzolin, et dont chacun portait un seau d'épinards en saumure; mais, comme le fit observer le Juge Chen, les badauds s'attroupent pour un rien.
Le restaurant de la mère San Zho était dans l'Allée de l'Indépendance : une magnifique demeure dont l'entrée était gardée par deux énormes griffons de marbre rose, mais l'un des griffons portait dans sa gueule un écriteau sur lequel on lisait
| Fermé pour cause de typhon |
« Ce n'est pas grave, s'écria le Juge Bo-é; nous allons aller au restaurant du père Bo Kuz, qui est tout près d'ici; le seul problème est que le père Bo Kuz ne vend pas d'alcool, nous devrons donc en prendre chacun une jarre. Cela ne vous dérange pas, j'espère ? » Avant que le Juge Chen ne pût répondre, le Magistrat Bo-é avait acheté deux cruches pleines de ce liquide pétillant au goût de framboise qui est la spécialité de Ta-lans, en avait fixé une à l'extrémité libre de sa perche, avait tendu l'autre au Juge Chen, puis était reparti d'un pas alerte en quittant la grande avenue empierrée pour s'enfiler dans une large rue en terre battue, suivi par le Juge Chen, émerveillé par l'agilité de ce diable d'homme.
Le restaurant du père Bo Kuz était une belle maison en bois sur laquelle était collée une affiche en grands caractères rouges :
| Fermé pour cause de typhon |
« Qu'à cela ne tienne, s'écria le Juge Bo-é d'un ton enjoué, à deux pas d'ici se trouve le grand We Fur, un excellent restaurant où, hélas, le pain est exécrable; aussi allons-nous apporter le nôtre », et il acheta illico deux grosses miches, en fourra une sous le bras du Juge Chen, et s'engagea dans une ruelle légèrement boueuse qui sortait de la ville. Au bout de quelques lis, ils arrivèrent au grand We Fur, une bâtisse en torchis sur la porte de laquelle on avait griffonné à la hâte :
| Fermé pour cause de typhon |
« Pas de problème, annonça le Magistrat Bo-é : nous pouvons pique-niquer près d'ici, il suffit de nous munir de quelques brochettes en sauce. » Sitôt dit, sitôt fait, le juge se précipita vers un petit vendeur, lui acheta une cinquantaine de brochettes dont il fourra la moitié sous le bras libre du Magistrat Chen et repartit, suivi de son collègue, dans une ornière boueuse, vers un ruisseau qui serpentait à l'horizon mais dans lequel on ne pêchait habituellement que des anguilles. Le Juge Bo-é acheta deux ligatures d'anguilles frites à un friturier de trottoir, et, comme le Juge Chen se trouvait embarrassé, lui fit porter l'une de ces ligatures en sautoir; et tous deux atteignirent ainsi une charmante maison de thé dont les linteaux de porte étaient décorés de poèmes. Le Magistrat Chen en demanda la traduction à son collègue. « Le poème de droite, expliqua le Juge Bo-é, se lit à peu près :
Un serveur survint, qui leur fit acheter des tickets. « Le thé des Dragons Asthmatiques est hors de prix, nota le Juge Chen avec pertinence. - Il en vaut la peine, affirma le Juge Bo-é; d'ailleurs, pour le prix de ces deux tasses de thé, on nous apporte habituellement quelques amuse-gueule. » En effet, durant près d'une heure, le serveur ne cessa d'apporter des rafraîchissements : biscuits aux amandes, petits pains farcis au gras de porc, crème glacée parfumée au mouton grillé... « Cette maison n'est donc jamais fermée pour cause de typhon ! soupira le Juge Chen, tout dégoulinant de l'huile des anguilles. - La nourriture des Dragons Asthmatiques paraît pesante, mais on a faim une heure après », le rassura le Juge Bo-é. Le Juge Chen, habituellement frugal, reprit toutefois une pincée d'épinards en saumure : « D'où provient cette appellation de Dragons Asthmatiques ? questionna-t-il. - C'est une très vieille légende, expliqua son mentor : on dit que le lac aux eaux rougeâtres qui baigne ce pays résulte des crachats répétés de dragons poitrinaires. D'ailleurs, le plus grand et le plus célèbre des monastères de Ta-lans ne s'intitule-t-il pas Abbaye de la Phtisie Galopante ? - Quelles charmantes légendes ! s'exclama le Juge Chen; d'ailleurs, sans vouloir nier l'existence de phénomènes surnaturels - abondamment attestée par les Trois Sages - il faut reconnaître que le peuple a su trouver des explications convaincantes à la plupart des réalités. - Je reste abasourdi devant votre perspicacité, s'extasia poliment le Juge Bo-é, en étouffant un bâillement : comme vous pénétrez les arcanes de l'Histoire ! - N'exagérons rien, rectifia modestement le Juge Chen; j'ai étudié les classiques dans une humble Yeshiva de province, et je n'en sais sûrement pas autant que vous ! - Oh, fit son collègue, je ne me suis intéressé au monastère de la Phtisie Galopante que depuis que l'on m'y a signalé d'étranges agissements. »
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DE LOUCHES PERSONNAGES ENVAHISSENT UNE MAISON DE THE;
UNE JEUNE NOVICE EST SOUMISE A DES TRAITEMENTS CRUELS.
A peine le Juge Bo-é avait-il prononcé ces paroles compromettantes que la maison de thé, dont la tranquillité n'avait jusque-là été troublée que par les tractations de quelques dizaines de personnages attendant des places libres à la table des magistrats, fut envahie par quantité d'individus à mine patibulaire, la tête dissimulée dans un bas nylon et protégée d'une visière de matière plastique bleutée, et portant dans leurs manches des objets dont la forme oblongue trahissait indubitablement la nature contondante. Ces individus commandèrent du thé et des oeufs de cane, et trinquèrent aux cris répétés de « Mille, mille, mille ans de vie aux Deux Sages ! »
« Mais quels sont donc ces Deux Sages ? insista le Juge Chen. Le Juge Bo-é, affreusement troublé, s'éclaircit la gorge et commença : - Je crains de ne pouvoir vous cacher plus longtemps la vérité, Noble Juge ! Comme vous l'avez remarqué dans votre clairvoyance, ce ne sont pas les Trois Sages de l'officielle doctrine ahoïste que nous révérons à Ta-lans, mais Deux Abbés dont la dictature spirituelle s'est étendue sur cette contrée : le premier, le Vénérable Shu-shu, est le fondateur de la doctrine des Monoïdes; il s'est retiré du monde, et vit cloîtré au Monastère des Enseignements Supérieurs et de la Recherche Syntaxique, dont son disciple favori, le Révérend Mo-mo, est le Père Supérieur. Tous deux habitent la capitale, et leur influence est certaine à la Cour Impériale; ils ont délégué à Ta-lans l'un de leurs plus acharnés prosélytes, le célèbre lettré Ah A, qui justement s'est établi au Monastère de la Phtisie Galopante; et les redoutables personnages qui nous entourent sont justement des créatures de cet Ah A. »
« Mais vous-même, fit le Juge Chen d'un ton pincé, n'avez-vous pas admis la doctrine de ces hérétiques, et n'êtes-vous pas sous leur emprise ? - Je l'avoue, Noble Juge ! soupira le Magistrat Bo-é, mais cela ne m'empêche pas de rester fidèle à ma charge officielle et à l'Empire. Honnêtement, il y a beaucoup à prendre dans la doctrine des Monoïdes - c'est seulement le fanatisme de ses zélateurs qui la rend redoutable ! - Notre bon vieil ahoïsme me suffit amplement, même sans donner la clé de tous les mystères, décréta le Juge Chen : les mystiques sont peut-être des Sages, mais ce qu'il faut au peuple est une morale solide, étayée par un code rigoureux - tels les Quatre Règlements établis par les Trois Sages - et non les développements fumeux d'experts en sophismes, propres seulement à semer la confusion et le désordre. - Il est vrai que le monoïdisme conduit à certains excès, reconnut le Juge Bo-é : c'est justement à propos des jeunes âmes innocentes qui viennent échouer au monastère de la Phtisie Galopante que j'ai reçu des plaintes. - De quel genre ? » s'enquit le Juge Chen, alléché.
A cet instant, un mendiant famélique et barbu s'approcha de la table des deux magistrats, détacha une anguille du collier du Juge Chen, l'avala, non sans une grimace, en remarquant que les anguilles sont meilleures en gratin, profita de ce que le Juge Chen se levait d'indignation pour lui prendre sa chaise, posa les deux pieds sur la table, et rota avec une satisfaction amusée.
« Vous voulez savoir ce qui s'est passé le mois dernier au monastère de la Phtisie Galopante ? » s'enquit-il. Sans attendre de réponse, il continua : « Eh bien, par exemple, a eu lieu l'intronisation de la novice Shi-pi. » Le Juge Chen se gratta pensivement sous la calotte : ce nom lui rappelait quelque chose. Mais déjà le mendiant poursuivait : « Depuis longtemps, le PRA (21) Ah A se livrait avec elle à des débauches syntaxiques dans le secret de son cabinet, la poussant en particulier à pratiquer l'accouplement non seulement d'automates finis mais encore infinis. - Quelle horreur », s'écria vertueusement le Juge Chen, tandis que les yeux du Juge Bo-é se mettaient à briller malgré lui. « Je n'ai pu personnellement assister à ces séances, continua le mendiant, mais de derrière la porte on entendait de redoutables sons inarticulés. - De quel genre ? s'enquit le Juge Chen, ce genre de détail peut être extrêmement important ! - Oh, quelque chose comme Ac, ac, ac, coac, coac, mais récemment les choses se sont compliquées : il la force à agir au futur antérieur ! - Voilà bien les excès de la syntaxe ! » s'écria le Juge Chen. A ces mots, les effrayants moines masqués firent cercle autour du petit groupe : « Chien de fonctionnaire, s'exclama l'un d'eux, comment oses-tu offenser la grammaire ? - Qui parle d'offenser les honorables ancêtres ? s'offusqua le Juge Bo-é, et qui êtes-vous pour insulter des magistrats ? Si vous ne nous respectez pas, respectez au moins nos costumes », ajouta-t-il en essorant son écharpe graisseuse et en essuyant ses moustaches à un pan de la robe de taffetas zinzolin de son collègue.
L'affaire semblait devoir mal tourner. Heureusement, à cet instant précis, plusieurs personnages firent irruption dans la taverne : outre le Sergent Ko Ji, le lecteur aura reconnu le Vénérable Shu-shu, le matois Ko Li (un envoyé du précédent, habilement déguisé en négociant alcoolique), le Révérend Mo-mo escorté par la séduisante Nouille d'Automne, le Candidat Er Weh, la bouche pleine de raviolis confectionnés par la Deuxième Epouse, le Chef des Sbires To Ni servant de garde du corps à Sa Rouge Altesse le Censeur Impérial Sa Leng-Ting, et la novice Shi-pi, qui avait réussi à neutraliser l'infâme Ah A; et ils se marièrent tous et eurent beaucoup d'enfants.
UN INFAME PERSONNAGE RECOIT UN CHATIMENT MERITE;
UN JUGE VOIT SA SAGACITE RECOMPENSEE.
Lorsque la Cour Impériale eut ratifié les décisions du Juge Chen - une fois tous les mystères dissipés -, celui-ci fit exécuter l'infâme Ah A conformément aux Quatre Règlements établis par les Trois Sages, en lui retirant publiquement ses attributs de PRA, avant de laisser la place au bourreau. Celui-ci épila lentement, à l'aide de cire froide, la barbe du traître.
« Ainsi soient traités tous ceux qui contreviennent aux Quatre Règlements établis par les Trois Sages ! » conclut sentencieusement le Juge Chen, dont la sagacité fut récompensée par les ovations de la foule éperdue de reconnaissance : « Longue, longue, longue vie à notre Magistrat ! »
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