Paul contre INTERPOL

(Turquie, septembre 1979)

Chapitre premier : Jactance à Byzance

Dans la chaleur moite d'Istanbul, le chasse-mouches fit un bruit sec.

- Six d'un coup, remarqua benoîtement Lulu-Bonne-Bouche, sans pour cela s'arrêter de peloter les avantages futurs de la petite fille qu'il tenait sur ses genoux (elle n'avait pas encore huit ans).

C'était un géant obèse, joufflu, mafflu, pansu, fessu, dont la chemise d'un blanc douteux laissait entrevoir une toison entremêlée; ses manches à demi retroussées dissimulaient mal un tatouage abscons en hexadécimales, le signe de ralliement secret de la terrible société occulte turque : l'Internasiyonal Büro de Likidasyon.

Son complice habituel se tenait dans l'ombre, comme à l'accoutumée. Nul ne pouvait prétendre connaître son véritable visage : on le désignait habituellement par le nom de «Lakroutt», que l'on ne prononçait jamais qu'à mi-voix, avec un frisson de crainte.

- Quote-quad est encore en retard, siffla-t-il d'une voix coupante.

A ces mots, un air d'opéra retentit derrière les lourdes tentures du cabaret.

- Le voilà, constata jovialement Lulu Bonne-Bouche, fourrageant fébrilement dans sa braguette.

- Avec son habituelle discrétion, coupa Lakroutt d'un ton sifflant.

Le canon d'une mitraillette apparut entre les deux pans de la tenture, bientôt suivi de la pointe acérée d'un kriss malais, tandis qu'une grenade défensive roulait à terre. Lulu Bonne-Bouche en écrasa nonchalamment la goupille.

- Inutile de vous donner ce trouble, la grenade est hors d'ordre, ricana Tony le Tueur, le dévoué garde du corps de son sinistre maître.

Tony le Tueur ne quittait jamais l'attirail qui lui avait valu son surnom. Petit personnage couleur de muraille, et dont nul n'eût pu deviner l'origine, compte tenu des dizaines de langages qu'il parlait (tous exécrablement), il avait les reins sciés par une ceinture chargée de deux Magnum Colt, une arbalète en bandoulière, un coup-de-poing américain dans chaque main, une masse d'armes dans la chaussette droite et une hallebarde entre les omoplates. C'était ainsi équipé qu'il pratiquait journellement son entraînement aux arts martiaux, où il avait atteint le grade redoutable de Ceinture Jaune.

Sur les talons de son garde du corps, le célèbre Quote-quad fit son entrée, le cigare au bec et son inséparable attaché-case à la main.

- L'affaire est en bonne voie, dit-il, accompagnant ces mots d'un sourire affable et d'un geste plein de largesse.

- Quelle affaire ? coupa Lakroutt d'une voix tranchante.

Quote-quad parut légèrement interloqué :

- Comment, aurais-je oublié de vous en parler ? Je sais enfin où trouver LE programme secret que je recherche depuis si longtemps !

- Quel programme secret ? trancha Lakroutt d'une voix coupante.

- Mais vous le savez bien, fit Lulu Bonne-Bouche, conciliant. Jouons cartes sur table : assez de secrets entre nous.

*
* *

On se rappelle cette affaire, qui fit tant de bruit à l'époque : le fameux programme ZOZO, écrit en 1937 par le savant de génie Schutzenvacher AVANT MÊME l'apparition du premier ordinateur. On n'a pas oublié l'émotion générale que suscita le vol de ce précieux document par les émissaires à la solde de l'Oberscharführer nazi Von Schproutz. On se souvient enfin qu'après l'armistice de 1945, au moment où l'on s'interrogeait sur le prétendu suicide de Hitler, on avait cru retrouver la trace de ZOZO en Terre Adélie, puis dans l'Océan Glacial Arctique.

Appendice

(TTS)
Fichier Fondamental Général
122, rue de Rennes
75006 Paris (France)

(Fiche classée à la lettre Quote-quad)

Quote-quad, alias Armstrong, alias Tsuyoi-ippon, alias Silnaïa-Ruka, alias Starkhand, alias Brazzoforte, alias Chtchskffllfk, alias Paulo-Quat'z'yeux.

Présumé né à une date inconnue. Age incertain. Nombreuses épouses, divers enfants de couleurs différentes.

Plusieurs métiers ont servi de couverture à ce truand international, notamment : danseur de French Cancan, disc-jockey, auteur d'opéras, chercheur d'or au Pérou, masochiste, journaliste, moustachu, officier de marine, maître chanteur, vendeur d'automobiles d'occasion, héritier, cultivateur de tulipes, conseiller municipal, contrebandier.

Complice des deux frères Bikoque, lors du vol des plans de la première bombe atomique française, il n'est pas inquiété.

Implacable et sans pitié.

Chapitre Deuxième : Laid goulu à Beyoglu

Quote-quad avait les yeux brillants derrière ses lunettes :

- Tout a commencé lors d'un hold-up soigneusement monté qu'avait à effectuer mon fidèle Tony...

- Ça n'a pas marché, ricana ce dernier.

- Pendant l'évasion, j'eus l'idée d'un coup fabuleux à effectuer dans les Abruzzes...

- Qui rata de dernière, couina le Tueur.

- Pendant que je me planquais, je mis la dernière main au kidnapping du fils de Bao Dai...

- Qui échoua, susurra Tony.

- En promenant le poupon vietnamien dont j'ai eu depuis la charge, je pus alors subrepticement dessiner les plans de la forteresse de Ça Klé que j'ai ici et que je vais vous montrer...

- Mais qui sont tous faux, remarqua l'inquiétant garde du corps.

- C'est alors que je pris mes premiers contacts avec Van de Boo, l'agent hollandais qui depuis m'adresse régulièrement des rapports...

- Totalement erronés, railla le Tueur.

Un soupçon d'agacement voila d'un nuage à peine perceptible le front ordinairement pur et serein de Quote-quad.

- Il me semble, fit-il onctueusement, que tes babouches ont besoin d'un sérieux coup de brosse. Ne pourrais-tu faire appel, cher Tony, au cireur du coin ?

Extrêmement vexé par cette remarque personnelle, Tony tourna les talons (effectivement éculés et boueux).

- C'est une affaire qui peut rapporter extrêmement gros, énonça sereinement Quote-quad, et même peut-être plus encore.

- Qu'attendez-vous du Büro ? chuinta d'une voix sifflante Lakroutt.

- Pas grand-chose en fait : j'ai seulement besoin de trois sous-marins, deux dragueurs de mines, quatre rétrolasers de grande portée, trois dauphins spécialement dressés, 1 technicien d'électrostatique sous-marine, 2 techniciens d'électrodynamisme souterrain, 4 techniciens d'électromagnétisme aérien, un million d'octets en ligne, trois lecteurs de disques et une imprimante rapide à galets rotatifs.

- Facile, constata Lulu Bonne-Bouche.

- C'est à voir, siffla Lakroutt d'une voix chuintante, avant de se renfermer dans un silence définitif.

- J'ai un contact, s'écria Lulu Bonne-Bouche : allons voir la grande Mado.

Quote-quad bondissait déjà sur ses jambes arquées, lorsque Tony le Tueur, à moitié enduit de cirage ocre, et dans un effrayant cliquetis métallique, plongea la tête la première dans la pièce.

- Qu'est-ce que tu fabriques ? s'enquit Quote-quad.

- Un tanuki-no-hara-tsuzumi vietnamien, dit Tony en s'extirpant des débris d'un narguilé, mais il n'est pas au point.

Quote-quad, avec sa perspicacité bien connue, s'avisa soudain de l'aspect insolite de l'embout du narguilé.

- C'est un micro multidirectionnel, constata-t-il d'une voix blanche. C'est sûrement un coup des Popoffs. Je reconnais bien là la patte de Miamiam.

- De qui ? s'étonna Lulu Bonne-Bouche.

- De Miamiam, dit aussi le Laid goulu, cet agent double qui m'a voué une haine mortelle depuis que je l'ai licencié sans lui payer son treizième mois, expliqua Quote-quad. C'est un empoisonneur dangereux, qui utilise le terrible Geudemo mis au point par le grand Vermot - mais il renouvelle peu sa panoplie; qui est Mado ?

- C'est mon contact avec les Sondör de Galüp - les redoutables Operatörs de l'Iföp; elle est dame-pipi au Merinos-Klöb(1).

Chapitre Troisième : Tout rata à Galata (scène d'aksiyon)

Au moment où Quote-quad s'apprêtait à s'engager sur le pont, il fut soudain plaqué aux jambes par son gorille :

- Attention, patron, l'Arménien fou, dit celui-ci en tirant une rafale de mitraillette au milieu du pont.

L'ancien associé de Quote-quad se releva indemne au milieu des cadavres des petits cireurs de chaussures.

- Haha, ricana Tony, encore raté !

Et, faisant tournoyer sa masse d'armes, il se rua sur le sinistre Caucasien, fauchant sur son passage trois vendeurs de cornichons salés avant d'entortiller son arme dans un amas de bretzels.

Appliquant alors sa redoutable technique des arts martiaux, il mit à terre, d'un Grand Dragon magistral, deux portefaix stupéfaits, puis découpa soigneusement de sa hallebarde un vendeur de börek et ses gatos.

Quelques grenades bien placées lui permirent d'arroser l'Arménien fou de débris de figues, de tomates, de raisins et de vendörs desdits; puis, ses coups-de-poing américains brandis, il assomma furieusement toutes les passagères d'un autocar Neckermann. Achevant les blessés de quelques carreaux d'arbalète, il égorgea trois diplomates britanniques cherchant un quatrième au bridge; enfin, tirant simultanément des deux mains (dont il était gaucher), il finit d'anéantir les rares curieux attardés.

- «Ça n'a pas marché», constata-t-il sans surprise.

Quote-quad, à peine ému par ces événements, avait échappé au massacre. L'Arménien fou, dans un hennissement satanique, s'avança...

Chapitre Quatrième : Mi-Carême au harem (scène de kü)

Pendant ce temps-là, la grande Mado faisait des siennes. Le lecteur l'a deviné : sa couverture au Merinos-Klöb lui permettait de se livrer, outre à diverses missions pour le compte des sondörs, aux trafics les plus louches et les plus réprouvés.

Elle fournissait des massörs thaïs et des kuaförs italiens à des doctörs marrons qui aidaient de vieux pelotörs à attenter à la pudör de jeunes minörs de fond. Sous le pseudonyme de Türük Gürügülük, elle tournait des films coçons où des éducatörs corrompus dévoyaient de jönes dansöz, usant de leur çaç et de leurs charmes de séductörs.

Ce jour-là, elle fit déguiser les actörs en vuayajörs, dans un décor qui représentait une lökömötiv à vapör. Un çoför de huit ans y huilait soigneusement une bielle, pendant que l'actöz principale, déguisée en chassör de PR1ME, se pâmait sur l'ordinatör.

Les pots-de-vin habituels avaient été payés aux inspectörs, et aucune descente de konyö n'était à craindre. Mado n'eut donc aucun mal à reconnaître l'uniforme d'Oberscharfuhrör, et sa mémoire éidétique lui fit immédiatement reconnaître le sinistre Von Schproutz.

- Alors, ça bosse fort ? fit l'empoisonnör.

Mado était trop fine pour démasquer immédiatement l'usurpatör. Elle prit donc son sourire le plus agiçör et dévoila une partie de ses charmes afin de retenir le plus longtemps possible l'infâme personnage : il tomberait, tôt ou tard, aux mains de Galüp.

- Béefpéesgé, fit Mado en aparté.

Mais Von Schproutz, à ces mots, pâlit :

- Vous connaissez le mot de passe ? Alors, je dois vous répondre : comment vont les affaires, Yau-de-Poêle ?

Un peu embarrassée, Mado eut un sourire qui tentait d'avoir l'air d'en dire long.

- Fraülein Eva, murmura Von Schproutz en blêmissant. Vous n'avez pas changé : toujours la vraie Walkyrie... Yotohooooo, yotohooooo...

Mado, depuis sa plus tendre enfance, avait souffert de sa malencontreuse ressemblance avec Eva Braun. Insouciante enfant de Belleville, elle avait été séduite par un étudiant levantin qui travaillait à la Türk Ticaret d'Import-export et l'avait revendue, encore innocente, à un maquöro local. Après lui avoir enseigné l'amour à la hussarde et à la cosaque, cet ancien janissaire l'avait revendue à l'école militaire superiör où, sous couvert d'ébats amoureux, elle se livrait à un espionnage consciencieux pour le compte de Ly-Fhop. Une fois brûlée, elle avait été contactée par Galüp lui-même, qu'elle avait séduit, et grâce auquel elle avait trouvé la place si convoitée de première dame des Tuvalet du Merinos-Klöb : fonction qui donnait droit à une place de choix sur l'escarpolette qui faisait tout le charme et l'aisance de ces lieux.

Mado entreprit de séduire le trop fameux Von Schproutz. Avec des gestes langoureux, elle commença par détacher la cloche qu'elle portait, comme toutes les serveuses du Merinos-Klöb, autour du cou. Elle déboutonna avec lenteur sa peau de mouton, puis déchaussa ses sabots. Sous son déguisement de mouton (elle avait encore les fausses cornes au front) elle apparut alors dans un smoking impeccable, hauts talons et fume-cigarette allumé, un oeillet à la boutonnière; son jeune corps moulé dans ce costume fit hennir de lubricité le dépravé Von Schproutz. Continuant alors son effeuillage, Mado apparut successivement en tenue de combat camouflé, en chasseur alpin, en bikini, en robe de Tzigane, pour apparaître enfin dans le plus simple appareil, vêtue seulement d'une armure du XVIème siècle.

C'est à ce moment que Quote-quad fit son entrée, la moustache gluante de Helva, un foulard de paysanne anatolienne sur la tête, poursuivi par une meute hurlante de portefaix.

Le lecteur se demandera sans doute comment notre héros - que nous avions laissé désarmé devant l'Arménien fou - apparaît soudain dans ce paysage lascif. A vrai dire, nous ne le savons pas nous-mêmes, et nous avons tendance à négliger ces détails trivyo, dont l'exposé alourdirait singulièrement ce récit enlevé. Qu'il nous soit permis de conclure cavalièrement, à la manière des contes de janissaires d'autrefois, qu'ils se marièrent tous et eurent beaucoup d'enfants, et de citer l'immortel Müdürlügü : «La pintür à l'üyl, ç'ai plü difiçil, mai sé byin plü bo quö la pintür a lo».

(1) Le Merinos-Klöb, le lecteur se le rappelle peut-être, est cet établissement de nuit «où l'on vous allèche par la photo d'une danseuse se préparant à la danse du ventre accompagnée d'un strip-tease, et où le chromo est généralement supérieur à la réalité; les consommations coûtent de 10 à 30 LT» (Födör)(2).

(2) Note de la Redaksiyon : le Kootör deklin tut responsabilitë.



Anne et Hervé Dicky